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Réflexions sur la campagne du Duc de Béthune de 1756 à 1758

Le vendredi 14 janvier 2022, par Jean-Yves Le Lan

Dans un article précédent, intitulé « La campagne du Duc de Béthune dans l’océan Indien de 1756 à 1758 », nous nous étions intéressés à ce qu’avait transporté le Duc de Béthune de Lorient à l’île de France et dans l’océan Indien. En exploitant les archives, nous avons retrouvé dans un document des réflexions sur le transport des « Noirs » et, sur les qualités et l’état du navire.

Dans ce rapport de 4 pages [1], désigné comme « extrait du journal de voyage du vaisseau le duc de bethune […] » et signé d’une signature illisible [2], il est fait le bilan de la campagne du Duc de Béthune. Sur les deux dernières pages, il est noté des réflexions. Elles ont probablement été écrites par le capitaine du navire, le dénommé Jean-Paul Very de Saint Romain, car l’auteur écrit à la première personne du singulier alors que dans le journal de bord tenu par le pilote, le « sieur du Bousquet », celui-ci écrit à la premier personne du pluriel. Ce document pourrait donc être les pages finales d’un journal de bord tenu par le capitaine.

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Début de l’extrait du journal de voyage – Archives nationales, cote MAR/4JJ/144C/150, page 1.

Le transport des « Noirs »

Le premier commentaire est intitulé « Réflexions sur le transport des noirs » et nous le transcrivons en totalité.

Réflexions sur le transport des noirs
Le vif interest que jay toujours pris aux affaires de la compagnie et a la réussite
de ses projets m’engage a me flatter qu’elle voudera bien permettre que jaye
lhonneur de luy representer que quand elle fera prendre une cargaison entiere de
noirs aux isles du Senegal et gorée, elle en perdra au moins la moitié, ce qui est
prouvé par les remises des vaisseaux lhercule, le bristol, le chevalier marin,
Si je n’ai perdu que la septieme partie des miens, c’est que me reposant sur
ma vigilance et celle de messieurs les officiers je leur ais donné la liberté desque
jay eté a la voile, et que du cap de bonne esperance a l’isle de France je
n’ai mit que vingt trois jours au lieu de quarante qu’on met ordinairement
a se rendre, sans cette heureuse traversée me remettant au cours ordinaire
je n’en eu pas sauvés cent, au lieu que si chaque vaisseau relachant
a ces isles plutost que St iaque ou aillieurs, en prenoit chacun cinquante
il en resulteroit un grand bien dans plusieurs points, premierement on seroit
sur de les remettre en santé par l’attention qu’on pouroit redoubler pour un
petit nombre, les vivres et principalement l’eau en plus grande abondance les
sauveroit, on seroit dans le cas de leur faire faire plus d’exercice, ceque
jay observé leur estre absolument necessaire, car par la vivacité avec laquelle
le scorbut les saisit et le progrès qu’il fait sur eux, il paroit que leur
sang est plus epais que le notre et a par consequent plus de besoin d’estre
mis en mouvement ; secondement, ce seroit un secours dans un vaisseau
mal armé en nombre et un suplement dont on tireroit party pour plusieurs choses
et dans differentes circonstances, troisiement cela formeroit des matelots pour lisle
de france dont le port est tres mal pourvû et dont malheureusement nous
ne nous en appercevons que trop dans les occasions, ce qui provient de la quantité
qu’on est obligé de distribuer sur differents travaux ; par cet arrangement on
pouroit tous les ans en fournir près de quatre cent, le grand nombre etant
absolument necessaire dans cette colonie, cela feroit le bien de lisle et de la
compagnie qui par la eviteroit l’emprun des noirs et ne seroit plus dans le
cas d’enrichir des particuliers a ses depends.
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Île de Gorée - Photo Jean-Yves Le Lan.

Ce texte indique les recommandations faites par le rédacteur aux instances dirigeantes de la Compagnie pour rendre plus efficaces ces opérations de traite. Nous pouvons les résumer en ces termes :

  • Le rédacteur du rapport y donne son avis sur le transport de « Noirs » de l’île de Gorée à l’île de France.
  • Il indique en premier que la Compagnie perdra au moins la moitié des « Noirs » pendant ce type de voyage si elle prend un nombre important de « Noirs » à Gorée. Pour affirmer ce point, il se base sur les voyages des navires : l’Hercule, le Bristol et le Chevalier Marin [3].
  • Il précise que lui n’a perdu que le septième car il a laissé les « Noirs » en liberté pendant le voyage et qu’il n’a mis que 23 jours pour le trajet du cap de Bonne-Espérance à l’île de France alors qu’il se fait habituellement en 40 jours.
  • Il suggère que chaque navire ne prenne pas plus de 50 « Noirs » à Gorée pour pouvoir bien les nourrir et surtout leur fournir suffisamment d’eau pendant le voyage.
  • Un petit nombre permettra aussi aux « Noirs » de faire plus d’exercices ce qui lui semble absolument nécessaire pour éviter le scorbut et mieux faire circuler leur sang.
  • Il indique que dans le cas d’un petit nombre, les « Noirs » pourront aider sur le vaisseau et qu’ainsi ils seront formés comme matelots pour l’île de France.
  • Il pense qu’ainsi la Compagnie pourra disposer annuellement de 400 « Noirs » et qu’elle évitera aussi de payer des particuliers pour disposer de « Noirs » comme main-d’œuvre.

À l’analyse de ces éléments, il apparaît nettement que le rédacteur déconseille le transport d’une grande quantité de « Noirs » entre Gorée et l’île de France, le voyage étant trop long pour les possibilités d’embarquement de vivres et d’eau douce. Il préconise des voyages avec uniquement une cinquantaine de « Noirs » dans de bonnes conditions pour éviter le scorbut et précise que ceux-ci pourraient ainsi servir à bord du navire et ensuite comme matelots car la Compagnie manque de main-d’œuvre à l’île de France.

Les qualités du Duc de Béthune

Le deuxième paragraphe concerne des commentaires sur le navire et est intitulé « Sur le vaisseau le duc de bethune  ». Il est retranscrit ci-après.

Sur le vaisseau le duc de bethune
les mauvaises qualités qu’on m’avoit assuré qu’avoit le vaisseau le duc de bethune
m’engagerent d’abord d’aller en tatonnant pour luy faire porter la voile necessaire
en tout temps et surtout en temps de guerre, mais je ne fus pas longtemps
sans m’appercevoir que jaurais tout lieu d’en estre content, réellement il a
les quatre bonnes qualités qu’on demende a un navire marchand, il marche
tres passablement, gouverne comme un poisson, ne derive que tres peu et
porte tres bien la voile pourvû qu’on ait attention de luy bien prendre le
pied, cequi est absolument necessaire pour le bien faire marcher il
demende a estre fort chargé et surtout sur le devant, en un mot je n’ai a
luy reprocher que sa viellesse. Ses hauts jouoient prodigieusement en consequence
avant de partir de lisle de France, je fais lever toutes ses courbes, changer
ses chevilles, rajuster le tout et y ai ajousté dix courbes, six sur le
gaillard, deux sur le pont et deux dans l’entrepont, moyennant quoy il me
paroit passablement lié. dans la rareté on pouroit luy faire faire un
voyage de lisle de France, mais pour cet effet il fauderoit visiter son
mat de baupré et peutestre le changer, examiner scrupuleusement sa calle
a leau, les coltis et les guirlandes m’en paroissent en mauvais etat, il
fauderoit dans sa cârenne le dedoubler entierement et voir son francbord.

Le rédacteur indique ce qu’il pense du navire le Duc de Béthune [4]. Il explique comment il a pris en main le navire avec quelques craintes sur ses qualités pour se rendre compte assez rapidement qu’en fait, c’est un bon navire.

  • Il note qu’on lui avait indiqué que le Duc de Béthune avait de mauvaises qualités probablement nautiques et structurales.
  • Il indique qu’il a été progressivement pour solliciter le navire et qu’il s’est rapidement rendu compte que c’était un bon navire.
  • Il lui trouve 4 qualités : il avance bien pour un navire marchand, il gouverne très bien, il ne dérive que très peu et il porte bien ses voiles.
  • Il précise que pour qu’il navigue bien, il demande à être chargé sur l’avant.
  • Il termine en indiquant que le seul reproche qu’il a à lui faire est sa vieillesse.
  • Il note ensuite qu’il a fait reprendre les liaisons dans les hauts avant le départ de l’île de France et rajouter quelques renforcements.
  • Il conclut que si on veut lui faire réaliser un nouveau voyage, il faudra vérifier le mât de beaupré et peut-être le changer, examiner sa cale à eau et contrôler sa carène.

Le Duc de Béthune est un navire mis à l’eau en 1748 et il a effectué trois autres voyages (deux en Chine et un aux Mascareignes) avant cette campagne de 1756 à 1758. En 1758, il a donc 10 ans et a parcouru un grand nombre de milles nautiques. Le capitaine le considère comme vieux mais ayant de très bonnes qualités de navigation. Il indique en particulier que ce sont les liaisons dans les hauts qui « jouent ». C’est-à-dire qu’il y a des désolidarisations entre les membrures de coque (renforts transversaux de la coque) et les baux (ou barrots) de pont (renforts transversaux sous les ponts). Ces pièces sont liées par des courbes (dénommées aussi goussets) et les chevilles de leur fixation sont probablement détériorées. Autre pièce sans doute à changer le mât de beaupré situé à l’avant qui est fortement sollicité dans les tempêtes. Il conseille aussi d’examiner la cale à eau et les guirlandes (fortes pièces de bois qui croisent horizontalement et obliquement l’étrave afin de lier étroitement cette extrémité du bâtiment au reste de la structure). Pour la carène, il précise qu’il faudrait la dédoubler pour l’examiner et en particulier au franc-bord (côté du navire au dessus de la ligne de flottaison).

Il estime que s’il devait faire un cinquième voyage, il nécessiterait une bonne révision et probablement le remplacement de certaines pièces mais il ne pense pas qu’il doive être condamné.

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Nicolas Ozanne (1728-1811). Construction des vaisseaux. Membre du vaisseau détachés les uns des autres.
Couple ; en d - « courbes des baux » ou « goussets de barrot », en bois et en fer – dessin de 1752 - Wikipédia, Oimabe.

En conclusion

Ces commentaires faits sur le transport des « Noirs » de Gorée à l’île de France et sur les qualités du navire le Duc de Béthune sont intéressants car ils apportent un éclairage sur la difficulté d’apporter de la main-d’œuvre de l’Afrique de l’ouest à l’île de France et sur les qualités de navigation de ce type de navire (600 tonneaux) très utilisé par la Compagnie.

Pour fournir de la main-d’œuvre à l’île de France, le rédacteur préconise de prévoir un moins grand nombre de « Noirs » à transporter et de leur assurer de meilleurs conditions lors du voyage et une intégration avec les hommes assurant la manœuvre du navire et aussi une fois à l’île de France.

Quand au navire, il s’avère, d’après les dires du rédacteur, que le Duc de Béthune est un bon bateau qui navigue bien. Il signale par contre que celui-ci nécessite un entretien régulier car des pièces ont été changées et d’autres seraient à remplacer en particulier sur l’avant du navire fortement sollicitée en mer.

Notes

[1] - Il ne porte aucun titre et aucun numéro de page. Uniquement sur la première page, il est noté en haut à gauche le N° 66.
[2] - Cette signature semble de plus ne corresponde qu’à l’enregistrement du document et non à celle de l’auteur.
[3] - Suivant le livre de Mettas : Hercule (1749) : 500 "Noirs" embarqués, 353 débarqués, 147 décès ; Bristol (1749) : 350 "Noirs" embarqués, 267 débarqués, 83 décès ; Chevalier Marin (1750) : 240 "Noirs" embarqués, 169 débarqués, 71 décès.
[4] - Ce qui est surprenant sur ce document, c’est que l’auteur dans ce bilan cite la date d’arrivée à Lorient, soit le 12 février 1758, sans faire état du naufrage et des endommagements dus au combat du 4 février contre le navire anglais. La suggestion de remettre éventuellement le navire en état pour faire un autre voyage à l’île de France est donc étonnante car nous savons par ailleurs que le navire n’a pu être récupéré. Ce document a donc probablement été rédigé les jours suivants l’échouage avant de condamner le navire.

Sources
• Archives nationales, journal de bord du Duc de Béthune (1756-1758), cote MAR/4JJ/7860.
• Archives nationales, rapport au désarmement, cote MAR/4JJ/144C/150.

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